Notre pain quotidien

Le 2 juin 2018

La fin de l’année, le début d’une nouvelle année. C’est souvent le moment de faire le point, de penser à ce que l’on a fait dans l’année écoulée et de se projeter vers l’avenir. Or, à ce propos, il y a une interrogation que j’entends souvent, et pas seulement pendant ces moments de transition :

« autrefois je lisais la Bible, je priais, je pensais à Dieu plus régulièrement ; aujourd’hui j’ai plus de mal. »

Dans le quotidien, dans cours régulier de nos vies, quelle est la place de Dieu ?

Il me semble qu’à ce propos on prend la question par le mauvais bout : on pense que l’on « devrait » faire ces choses et que l’on faillit à un devoir. Mais je voudrais partir dans une autre direction et parler de nos besoins : car si Dieu nous a proposé ces moyens de communiquer avec lui, c’est parce que nous en avons besoin.

Il se trouve que j’ai pensé, à de nombreuses reprises, ces derniers mois, à cette prière toute simple que l’on trouve dans le Notre Père : donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Bien sûr, Jésus parle ici, d’abord et avant tout, du pain matériel. Mais il nous rend attentifs, au passage, à cette vérité qui est que nous ne recevons pas les choses de la main de Dieu une fois pour toutes, comme si nous pouvions en faire provision, nous les recevons jour après jour.

Il y a donc :

Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel.

Et puis, quand la prière se tourne vers nous, la première demande est :

donne-nous, aujourd’hui,
notre pain quotidien.

Et nous avons parfois un peu de mal à nous rendre compte de nos besoins quotidiens. Et nous avons encore plus de mal à accepter d’avoir des besoins quotidiens. Cela nous surprend et nous déçoit de nous retrouver face aux mêmes difficultés, de faire les mêmes prières, de rencontrer les mêmes besoins, de manière répétitive.
Et Dieu ne nous en sort pas une fois pour toutes. Il nous en sort jour après jour.

Quand nous rendons témoignage il nous est plus facile de raconter les pas que Dieu nous a permis de faire une fois pour toutes. Et ce sont des choses importantes. Il y a un avant et un après. Nos conversions ou nos cheminements vers l’acceptation de la grâce de Dieu, sont accompagnés de changements irréversibles.

Mais la vie chrétienne ne se résume pas à des avant et des après : il y a aussi le quotidien, il y a aussi ce qui arrive tous les jours.

Donne-nous, aujourd’hui,
notre pain quotidien.

Il y a beaucoup de vérité dans cet « aujourd’hui ». Dieu nous donne ce dont nous avons besoin, non pas la veille pour le lendemain, non pas en ce début d’année pour toute l’année qui vient. Il nous le donne le jour même. Comme on le chante : « Le pain d’hier est rassis, le pain de demain n’est pas cuit ». On peut faire quelque chose avec du pain rassis, mais pas la même chose qu’avec le pain d’aujourd’hui.

Mais nous sommes toujours tentés de faire « provision » de la nourriture de Dieu. Nous voudrions garder un peu de la puissance de Dieu entre nos mains pour pouvoir la manipuler à notre guise et « assurer le coup ». Mais elle ne nous est donnée que jour après jour. Et je pense que, même, nous ne tirons pas suffisamment profit de ce que Dieu est prêt à nous
donner jour après jour.

Je ne lis pas forcément ma Bible tous les jours. Mais j’en ai souvent besoin. Cela me fait du bien d’en lire un passage. Je pense souvent, au fil de ma journée, à un passage, à un verset. J’en ai besoin. Je ne pense pas être quelqu’un de particulièrement remarquable pour la prière. Mais j’ai besoin d’avoir un dialogue, même bref, avec Dieu, dans la journée. C’est souvent de tout petits moments. Des petites phrases, en allant au travail, en en revenant, pendant un moment
de pause. Je n’essaye pas de me forcer. J’essaye juste de rester sensible à mes besoins, parce que je sais que Dieu m’encourage à être sensible à mes besoins.

Dieu s’intéresse à mon pain quotidien.

Il est vrai que la comparaison entre la parole de Dieu et la nourriture est fréquente dans la Bible. Ceux qui encouragent à une lecture méditative de la Bible conseillent de « mâcher » le texte. De le lire et de l’absorber jusqu’à la digestion.
Ils citent souvent, à ce propos, le texte d’Esaïe 55.1 :

« O vous tous qui êtes assoiffés, venez vers les eaux, même celui qui n’a pas d’argent, venez !
Demandez du grain, et mangez ; venez et buvez ! — sans argent, sans paiement — du vin et
du lait ».

Dieu nous demande, jour après jour : Quelle est ta faim ? Quelle est ta soif ? Est-ce que, ce que nous vivons, jour après jour, n’est pas profondément frustrant ? Est-ce que nous ne terminons pas nos journées avec des faims et des soifs ? Quand nous avons fait un effort, cela nous ouvre l’appétit. Il en va de même de notre quotidien : quand nous avons travaillé tout le jour, cela nous donne faim et soif de la parole de Dieu.
Ce n’est pas la peine de faire de grandes tirades. Ce n’est pas nécessaire de faire quelque chose de solennel. Il suffit de dire : donne-moi, aujourd’hui, mon pain quotidien. Cela suffit pour une journée.

Il y a une scène de l’Ancien Testament qui me frappe particulièrement. A ce moment, David est en fuite devant Saül. Il doit se réfugier dans le désert de Juda. Il craint pour sa peau. C’est un banni, un marginal, qui lutte pour sa survie. Et on rapporte le Psaume que David a composé à l’occasion. C’est le Psaume 63. J’imagine la scène :

David se réveille. Il est dans le désert. Il se demande quelle va être sa journée. Il se demande comment il va se sortir de l’histoire dans laquelle il est embarqué. Et lorsqu’il se tourne vers Dieu, quels sont ses premiers mots ?

« O Dieu ! Tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube,
Mon âme a soif de toi, mon corps soupire après toi,
Sur cette terre aride, desséchée, sans eau ».

David a besoin de Dieu, ce jour-là. Et nous en avons besoin, nous aussi, aujourd’hui. Hier est passé, demain n’est pas encore là, aujourd’hui, j’ai soif, aujourd’hui, j’ai faim :

donne-nous, aujourd’hui,
notre pain quotidien.

Et il en va comme de la Manne que Dieu a envoyée dans le désert : chacun a ce qu’il faut ; mais il n’est pas possible d’en faire des provisions : Ex 16.16

« Voici ce que le Seigneur a ordonné : Recueillez-en autant que chacun peut manger. Vous en prendrez un omer par tête, d’après le nombre de vos gens, chacun pour ceux de sa tente. » Les fils d’Israël firent ainsi ; ils en recueillirent, qui plus, qui moins. Ils mesurèrent à l’omer : rien de trop à qui avait plus et qui avait moins n’avait pas trop peu. Chacun avait recueilli autant qu’il pouvait en manger. Moïse leur dit : « Que personne n’en garde jusqu’au matin ! » Certains n’écoutèrent pas Moïse et en gardèrent jusqu’au matin ; mais cela fut infesté de vers et devint puant ».

Donc, en ce début d’année, nous nous attendons à quoi ? Dieu va-t-il faire de l’extraordinaire dans nos vies ? Il va peut-être vous arriver, c’est vrai, cette année, un événement exceptionnel. Mais il y a une chose dont je suis sûr : Dieu va faire de l’extraordinaire dans votre ordinaire. Ou, dit d’une autre manière : partout où vous êtes, tous les jours, vous êtes, pour ceux qui vous entourent, des personnes extraordinaires, parce que Dieu vous nourrit de son pain quotidien.

Vos collègues ont des difficultés,
Vos proches, vos enfants passent par des moments difficiles,
Vous avez des problèmes matériels,
Vous ne savez plus quel est le sens de ce que vous faites.
Vous avez besoin du pain quotidien que Dieu vous donne.

Jean Chrysostome (fin du IVe siècle) :
« Qu’on ne m’apporte pas d’insipides et blâmables excuses : « Je suis cloué au tribunal, je manie les affaires publiques, j’ai une femme, j’élève des enfants, j’ai le souci d’un train de maison, je suis homme du monde : lire les saintes Ecritures ! Ce n’est pas mon affaire ; cela regarde les personnes qui ont dit adieu au monde, qui se sont retirées au sommet des montagnes pour y mener une vie de perpétuelle tranquillité !… » Que dites-vous là, mon cher ? Ce n’est pas votre affaire, parce que vous êtes tiraillé par mille sollicitudes ! Mais c’est votre affaire bien plus que celle des solitaires : ceux-ci n’ont pas besoin du secours des saintes Ecritures comme vous, qui êtes enveloppé par le tourbillon des soucis temporels. Les moines, débarrassés du forum et de ses agitations, les moines, qui ont fixé leur tente au désert et renoncé au commerce des autres hommes, les moines, qui consacrent à la méditation leur vie libre, sereine et tranquille, les moines, parvenus en quelque sorte au port de la vie, sont en possession d’un état pleinement assuré; mais nous, ballottés par les flots de la pleine mer, entravés bon gré mal gré par d’innombrables péchés , nous avons besoin de chercher dans les Ecritures un secours incessant. Ceux-là, paisiblement assis loin du combat, ne sont pas exposés à de nombreuses blessures ; mais vous, qui êtes toujours debout dans la mêlée, vous qui recevez à toute heure des coups et des plaies, vous ne pouvez vous passer d’un remède : c’est une épouse qui vous impatiente , c’est un fils qui vous attriste et vous pousse à la colère, c’est un ennemi qui vous tend des pièges, c’est un ami qui vous jalouse, c’est un voisin qui vous persécute, c’est un camarade qui vous supplante, c’est souvent un juge qui vous menace, c’est la pauvreté qui vous frappe, c’est la perte de vos moyens qui vous chagrine, c’est la prospérité qui vous enfle, c’est l’adversité qui vous opprime : que sais-je, enfin ? mille et mille maux, l’irritation et les inquiétudes, et l’anxiété et la douleur, et la vanité et l’orgueil, tantôt par occasion et tantôt par nécessité nous assiègent de toutes parts; d’innombrables traits volent autour de nous : il y a donc pour nous besoin urgent et continuel de recourir à l’arsenal des Ecritures ».

Je souscris pleinement à ce texte. Le tourbillon de mes activités, jour après jour, ne m’éloigne pas de Dieu : il m’y ramène.
Bien sûr, il y a des moments, dans le feu de l’action, où nous ne pensons pas à tout cela.
Cela c’est tout à fait normal. Mais quand nous soufflons, quand nous cherchons à reprendre haleine, nous avons besoin de Dieu. Chacun le fait avec sa méthode. Chacun est à l’aise avec une manière de faire différente. Chacun a sa manière de se recueillir.

Mais se recueillir est important. Penser au mot « recueillir » : rassembler ce que l’on a fait dans la journée, le repasser devant nos yeux et demander à Dieu notre pain quotidien. Faire un pas de côté pour souffler, pour reprendre des forces. Comme une pause repas. Il y a une formule que l’on a importée récemment des Etats-Unis et que l’on dit pour saluer les gens en partant : « prenez soin de vous ».

C’est ce que je vous souhaite pour cette année : prenez soin de vous, n’ignorez pas vos besoins.

Demandez chaque jour à Dieu votre pain quotidien.

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